Notation musicale pour la musette du centre-France

Historique

La notation musicale, ou le solfège, me semblent avoir été créés plus pour noter de la musique « savante » que de la musique traditionnelle, populaire, ou quelqu’autre nom qu’on lui donne. Pour autant de plus en plus de musiciens traditionnels savent lire (voire écrire) la musique… Mouvement assez récent à ma perception et cette opinion est corroborée par quelques copains musiciens/formateurs et non des moindres.

Encore qu’il faille tempérer ceci par le fait que pendant les deux dernières guerres nombre de musiciens traditionnels aient été enrôlés dans des unités musicales, et aient ainsi acquis des connaissances solfégiques, lesquelles se sont ensuite trouvées utilisées à des fins de transmission patrimoniale.

Donc on rencontre de plus en plus lors des stages et autres lieux d’échange musicaux des formateurs qui proposent des partitions (je leur adresse un grand merci au passage) et des stagiaires qui savent lire ces partitions. C’est déjà une grande avancée dans le domaine de la musique traditionnelle, car comme pour toute culture de tradition orale, la pérennité ne pourra passer que par l’écrit. On l’a bien vu lors du hiatus culturel qui a vu disparaître il y a quelques décennies nombre de morceaux de notre culture musicale. On a pu retrouver quelques écrits mais aucune indication sur le style, le jeu des interprètes. Autant de notre culture de perdu.

Par ailleurs, les stagiaires qui fréquentent les divers stages, écoles, etc. ne le font pas tant pour apprendre une nouvelle mélodie (c’est devenu facile avec la quantité de disques ou recueils de partitions) mais pour comprendre et intégrer le style des aînés, afin de dégager de ces différentes expériences leur jeu propre. Malheureusement la notation musicale actuelle ne permet aucunement de transcrire les complexités d’une musique à micro-variations telle qu’est la nôtre. Encore que…

Préambule

Certains auteurs de littérature dédiée à notre cornemuse ont utilisé des notations qui tendent à dépasser les limites du solfège. Je n’en ai étudié que deux, si d’aucuns connaissent d’autres ouvrages intéressants à étudier je serais heureux d’en avoir les références.

Bernard Boulanger

Dans sa méthode Jouer de la cornemuse publiée pour la première fois en 1999 Bernard Boulanger a fait l’effort de noter sur une partition des signes indiquant les ornementations à utiliser. Citons :

  • le rappel au sol : (plus communément appelé picotage , et c’est la dénomination que nous utiliserons pour la suite de cette série d’articles), et noté par un R placé sur la portée à l’endroit de la note de rappel ;
  • les ornementations simples par le dessus et par le dessous : ces ornementations notées ^ et V respectivement sont déjà codifiées dans le solfège et se nomment mordant haut ou mordant bas , donc aucun besoin de les codifier à nouveau ;
  • Le roll indiqué par un U situés sous la note.

Le roll est une ornementation irlandaise et écossaise à l’origine, consistant à ornementer la note jouée avec plusieurs notes au-dessus et en-dessous de celle-ci de façon à donner un effet de roulement. Il existe plusieurs types de rolls irlandais, donc nous ne nous étendrons pas plus. Celui qu’on entend jouer à la cornemuse du centre consiste à faire entendre brièvement la note jouée, et la faire suivre de deux brefs battements de doigts, le premier au-dessus, le deuxième en dessous la note, puis retour à la note pour finir. L’oreille perçoit ainsi un roulement de trois notes identiques, la dernière étant la plus longue. Bien entendu la durée totale du roll est celle de la note écrite.

Il est facile de critiquer mais à mon avis la notation de Bernard Boulanger fait très (trop) souvent appel à des petites notes situées entre les notes principales de la mélodie, et que l’on nomme appoggiatures . Ce système de notation, s’il a le mérite d’être extrêmement explicite, en a également le désavantage, à savoir que :

  • la mélodie est surchargée par de nombreuses notes qui ne sont pas la mélodie ;
  • les ornementations sont difficilement identifiables visuellement, il faut lire des notes en plus alors qu’un symbole est plus parlant, surtout pour les lecteurs hésitants ;
  • les ornementations écrites sont figées alors que dans notre répertoire au contraire elles doivent rester vivantes, et être exprimées à tel moment en fonction de la sensibilité de l’interprète ;
  • une même note peut recevoir plusieurs ornementations différentes en fonction de l’instant, et un système de notation efficace doit permettre cette multiplicité, ce qui est impossible avec les petites notes.

Par ailleurs cette méthode présente à mes yeux d’autres défauts :

  • les vibrés ne sont pas indiqués alors que certains sont indispensables et méritent d’être signalés aux débutants ;
  • le picotage est noté comme un rappel qui peut être fait avec n’importe quelle note alors qu’en général c’est quasiment toujours la tonique qui est utilisée. La notation de Bernard Boulanger impose donc de noter la lettre R très précisément sur la portée (donc de l’écrire assez petit) ce qui n’est pas évident à faire lorsqu’on veut noter cette ornementation à la volée lors d’un stage.

Éric Montbel

Dans son recueil de partitions Carnet de notes Éric Montbel utilise lui aussi des notations pour les ornementations, mais il utilise en priorité les notations existantes avant d’en créer des personnalisées, ce qui permet aux musiciens ayant déjà des connaissances en solfège de ne pas devoir apprendre un nouveau système de notation pour ces ornementations :

  • les mordants hauts et bas sont notés avec leur symbole usuel ;
  • le trille est noté avec son symbole également ;
  • le grupetto (également nommé tour de gosier ) de même.

En ce qui concerne les notations personnalisées, citons :

  • le vibré qui est noté par un prallprall , ce qui n’est sans doute pas correct d’un strict point de vue musical mais à l’avantage d’être explicite d’un point de vue graphique ;
  • le picotage est signalé par un + situé sous la portée après la note picotée, ce qui a l’avantage de permettre une notation rapide ;
  • les coups de marteau ( cops de martel ) sont notés de la même façon,mais avant la note, ce qui manque de clarté à mon goût, on peut hésiter entre l’un ou l’autre.

Par contre il ne note pas les rolls alors qu’il en utilise régulièrement.

Les partitions d’Éric Montbel sont donc quasiment exemptes de petites notes , ce qui les rend plus légères à lire, mais lors des stages où j’ai eu le plaisir de l’avoir comme formateur j’ai regretté de ne pas disposer d’autres symboles pour noter certaines ornementations qui reviennent fréquemment dans le jeu.

Mon système

De retour du dernier stage avec Éric, lors duquel j’avais fait l’acquisition de son recueil de partitions et apprécié son système de notation je me suis amusé à essayer d’aller plus loin. Ceci s’est fait en trois temps :

  • recensement des ornementations que j’avais envie de pouvoir noter (j’entends ici les ornementations qui n’existent pas déjà de façon courante dans la notation musicale – le trille ou le mordant par exemple n’ont pas besoin d’être inventés, ils existent déjà) ;
  • recherche des symboles existants dans tout bon logiciel de notation de partitions (les puristes diraient logiciel de gravure de partitions) que je pouvais détourner de leur signification initiale sans que cela ne soit un problème ;
  • création de nouveaux symboles quand je ne trouve rien qui convienne.

Une bonne partie de ces ornementations est déjà assez communément nommée par les musiciens que j’ai rencontré, mais d’autres n’ont pas de nom à ma connaissance, donc j’ai dû en inventer, et ils ne sont pas forcément judicieux, mais pour l’instant ils me suffisent. Je suis preneur de toute suggestion.

Voici donc la liste de toutes les ornementations supplémentaires que je veux pouvoir noter :

  • le vibré ;
  • le picotage ;
  • le cop de martel, qui ressemble fort à du picotage mais qui pour moi se place plus avant la note qu’après ;
  • les attaques, par le haut ou par le bas, qui sont différentes des mordants (voir explication ci-dessous) ;
  • le détaché du pouce gauche ;
  • l’arpège, qui consiste à diviser une note en trois parties de durées égales (cette dénomination d’arpège est fort probablement incorrecte, mais elle est explicite…) : la note jouée, celle qui se trouve immédiatement en-dessus ou en-dessous, et retour à la note, ce qui n’est pas non plus la même chose qu’un mordant ;
  • la roulade : il s’agit d’une attaque le plus souvent par le bas constitué non d’une seule note mais des deux, trois, voire quatre notes précédant celle que l’on joue ;
  • la roulade fermée (ça c’est un terme de mon invention qui ne me satisfait pas vraiment mais je n’ai pas trouvé mieux) : on remplace une note, par exemple un sol, par une roulade sol la si et on revient au sol.
  • le roll, qui peut être joué de deux façons : sur une note écrite, ou bien sur la tonique non écrite en fin de phrase ;
  • la cloche : Éric Montbel cite cet effet dans son recueil mais ne lui a pas attribué de symbole, et je ne sais pas encore le jouer, donc encore moins expliquer ;
  • le doigté limagner : glissement progressif du sol grave vers le do suivi d’un vibré sur le do ;
  • La pédale : c’est normalement utilisé pour les partitions de piano, mais il y a symbole pour ça, donc adopté ! Je l’utilise pour indiquer qu’on peut escamoter la fin d’une phrase en faisant durer une note jusqu’à retomber sur la même (ou une autre) en début de phrase suivante. Dans les bourrées c’est assez prisé, et on a vraiment l’impression que les musiciens veulent que les danseurs restent la jambe en l’air.

Mordant versus Attaque : lorsqu’on exécute un mordant on attaque la note, et on enchaîne immédiatement avec un bref battement de doigt de façon à faire entendre la note du dessus ou du dessous puis on revient à la note. L’attaque consiste à arriver sur la note en insérant une brève note intermédiaire entre celle qui précède et celle que l’on joue. Il y a donc une note de moins.

Dans ma démarche j’ai joué sur la possibilité de pouvoir surcharger certaines notations d’informations supplémentaires : si la note de rappel d’un picotage n’est pas la tonique, ou si l’arpège se fait à la tierce ou la quinte, par exemple. Ces cas étant assez rares, une surcharge d’un symbole existant me semblait plus approprié que de créer encore de nouveaux symboles. Si je veux indiquer une note, par exemple une note de rappel différente de la tonique, je note sous le symbole de picotage le nom de la note (avec la notation anglo-saxonne), et si je veux indiquer un intervalle pour un arpège je met le chiffre le désignant.

Les symboles

Comme la plupart de ceux introduits par Éric Montbel me conviennent, je les ai gardés sauf le cop de martel. J’en redonne la liste et le symbole correspondant, puis j’enchaîne avec les miens.

Pour les nouveaux symboles, initialement j’avais commencé à jouer avec les possibilités assez riches de Lilypond mais je suis revenu sur ce choix et j’ai remplacé ces essais par des simples caractères alphabétiques UTF8 (qui existent maintenant partout), en explorant d’autres langues ou les symboles mathématiques et ponctuations inhabituelles, ce qui les rend plus universels.

Et surtout à chaque fois j’ai privilégié le fait de permettre une notation manuelle la plus rapide, la plus simple et la plus précise possible, on n’est pas là pour prendre des cours de dessin (même si un fameux joueur de vielle qu’on ne nommera pas a commencé par être un graphiste talentueux, on n’en est pas tous là, loin s’en faut).

Vibré

Je garde le symbole nommé prallprall dans Lilypond, et je le place au-dessus de la note à vibrer. Manuellement c’est un zigzag un peu long, genre trois aller-retours.

Picotage

Je garde le + en-dessous de la portée, juste après la note à picoter.

Cops de martel

Par analogie avec le picotage, j’utilise un x en-dessous de la portée, mais juste avant la note à picoter.

Attaques

L’idée étant de dire qu’on arrive par dessus ou par dessous la note, j’ai utilisé de simples traits obliques (Set minus, U+2216) et (Division slash, U+2215) qui sont des symboles mathématiques. Le premier indique une attaque par le haut, le suivant une attaque par le bas. Je les place au-dessus et avant la note à attaquer. En outre je prévoie également de pouvoir surcharger cette indication en ajoutant au-dessus une altération si l’attaque doit être effectuée avec une altération accidentelle. Exemple : dans une partition en Do majeur (pas d’altérations) je veux attaquer un sol par le bas non avec un fa mais un fa dièse.

Détaché du pouce

Il existe un symbole pouce dont je ne sais pour quel instrument il est normalement utilisé, mais il semble assez usuel et me convient tout-à-fait. Je le place au-dessus de la note à détacher de cette façon. Un petit rond avec une queue c’est pas difficile à dessiner. Sinon on peut aussi utiliser un symbole mathématique assez ressemblant : (U+2A00, dans les symboles mathématiques supplémentaires).

Mordants

J’utilise les symboles conventionnels. Un zigzag à trois traits pour le haut, la même chose barrée d’un trait (rageur ?) pour le bas.

Arpèges

J’ai détourné un symbole dont je sais qu’il sert uniquement aux organistes pour indiquer si une note jouée sur le pédalier doit être attaquée de la pointe ou du talon et qui graphiquement me plaît bien. Comme on ne joue pas de cornemuse avec les pieds (je sens venir les commentaires vaseux 🙂 ) pas d’hésitation je l’adopte. Il s’agit d’un truc qui ressemble à un U pour l’attaque du talon, que j’utilise pour un arpège par le bas et que je place sous la note. Pour l’attaque de la pointe c’est le même retourné que je met au-dessus de la note pour noter l’arpège par le haut. Ces caractères existent dans la langue Inuktitut (la langue des Inuits) : ᑎ et ᑌ donc on peut les utiliser indépendamment de tout logiciel.

Si je veux indiquer que l’arpège se fait non à la seconde mais à la tierce je rajoute au-dessus ou en-dessous un petit 3. Si je veux indiquer une quinte, je met un 5, etc.

Trilles

Le symbole existant est parfaitement adapté, on le garde. Facile, ce sont les lettres tr.

Tour de gosier

C’est un autre nom pour le grupetto , donc là encore pas d’hésitation plus. Celui-ci est moins facile à mémoriser mais il y a un truc : on part de la note dont on s’écarte soit par le haut soit par le bas, on y revient, on s’en écarte à nouveau dans l’autre sens et on y revient encore pour finir. Le dessin représente exactement ce mouvement.

Roulades

Pas de symbole existant. J’utilise de simples traits obliques, comme pour les attaques, dont le nombre indique le nombre de notes composant la roulade. Le sens du trait indique si la roulade se fait en montant ou en descendant (en réalité je n’ai jamais joué de roulade en descendant mais la notation est prévue malgré tout). Et pour les différencier des attaques je les place sous la portée.

Pour les roulades fermées j’utilise un ∆ (dans les symboles mathématiques c’est l’opérateur de Laplace)… Ce symbole existe déjà pour le jazz, mais évidemment il signifie autre chose. C’est juste pour dire qu’on peut l’utiliser facilement dans un bon logiciel.

Roll

J’ai opté pour un tilde ~ , tout simplement. Je le place sous (ou au-dessus selon la place dont je dispose et les autres indications) la note à ornementer, ou bien sous (ou au-dessus) un espace vide si c’est un roll sur la tonique non-écrite.

Cloche

J’utilise une fois de plus un caractère de la langue Inuktitut qui s’écrit ᑍ. Je trouve qu’il rappelle bien un dessin de cloche, et manuellement un arrondi barré d’un petit trait vertical est facile à faire.

Doigté limagnier

Même si c’est autre chose qu’un simple glissando le symbole de celui-ci me suffit. Mais je l’écrit en zigzag, histoire de différencier (car mon logiciel le permet, sinon un bête glissando suivi d’un vibré suffirait)…

Pédale

J’utilise la notation mixte, à savoir le symbole Ped. pour indiquer quelle note tenir, puis un crochet horizontal pour indiquer sa durée (voir la partition de « La Marion pleure » de la 6e à la 8e mesure). Et il n’y a pas le choix, c’est forcément sous la portée, notation de piano oblige.

Récapitulatif

Voici un petit récapitulatif de tous ces symboles, pour lesquels j’ai essayé de mettre suite à la manière de les écrire l’effet qu’ils produisent. Les ornementations sont séparées par des doubles barres, les simples barres séparant la notation de l’effet. Je n’ai pas mis d’interprétation de l’effet pour le vibré, je ne sais pas si la notation classique le permet, et si on ne sait pas ce que c’est, c’est qu’on n’est pas joueur de cornemuse…

Hormis certaines ornementations où l’emplacement est clairement indiqué car significatif, je les utilise soit sous soit au-dessus de la portée, l’important étant que ce soit lisible.

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Glossaire

Quelques exemples

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La Marion pleure

J’y ai mis des vibrés et des picotages, bien entendu, et des attaques par le haut. En outre j’ai mis quelques roulades fermées, des arpèges par le haut et par le bas, à la tierce et à la quinte, deux doigtés limagnier et une note tenue (ou pédale) de la 6e à la 8e mesure.

La Marion pleure

On voit sur la première mesure de la deuxième phrase qu’une même note peut recevoir soit un vibré , un arpège ou un picotage . Il suffit de choisir au moment de l’interprétation ce qu’on veut mettre.

Le tout représente assez bien ce que j’ai appris en stage avec Fabrice Lenormand et Ivan Karveix.

nb :je ne suis pas certain que les paroles soient correctement placées…

La bourrée de Juille

Outre les précédents, utilisation du trille, du mordant et du détaché du pouce.

Bourrée de Juille

La valse de Vertougit

Utilisation des rolls, cops de martel, picotages (parfois on a le choix entre l’un ou l’autre) et arpèges .

Valse de Vertougit

E erba de Sant-Jan

Une scottish de Mont-Joia apprise d’Éric Montbel, avec roulades, attaques et cloches .

E erba de Sant-Jan

Tistou

Une polka piquée qui est parfois jouée en bourrée chez nous.

Tistou

Bookmarquez le permalien.

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